jeudi 24 février 2011

Pourquoi un contre-pouvoir est-il nécessaire

Situation actuelle :


Tout d'abord, essayons de reprendre la situation actuelle en Tunisie, et qui est, de mon point de vue, une situation assez rare et inédite : 

1. D'un côté vous avez des "forces révolutionnaires" qui ont voulu (exigé !) le départ de l'ex-président. Ces forces révolutionnaires ne sont pas structurées car elles ont pris naissance au sein d'une population dépolitisée, non encadrée par les partis ni par les organisations professionnelles et syndicales. PERSONNE n'incarne la révolution (si cette personne existe, il faudrait la nommer tout de suite à la place de Ghannouchi et / ou Mebazaa). La légitimité de la révolution est portée par le peuple dans son ensemble, par toute personne ayant refusé la dictature et ayant (ou pas) milité contre elle 



2. D'un autre côté vous avez des "forces gouvernementales" qui ne sont pas en rupture totale avec le passé. Elles sont fortement contestées mais elles sont obligées (elles n'ont vraiment pas le choix, vue la pression populaire) de conduire le pays vers un Etat démocratique. Ces forces, symbolisées par Mohamed Ghannouchi ne sont pas en rupture franche avec le passé et si on les laisse travailler à leur rythme, elles mettront beaucoup de temps à transformer le pays et peuvent (par incompétence, par incompréhension de la demande populaire, ou tout simplement par mauvaise foi) ouvrir la porte à des forces réactionnaires qui ne veulent pas que la révolution réussisse (vieille garde du RCD, lobbies pro Trabelsi, anciens directeurs de la sûreté nationale et présidentielle...)

Dangers de la situation actuelle :



Comment réconcilier les deux forces citées plus haut ? L'une doit-elle éliminer l'autre ? Cette solution n'est clairement pas satisfaisante :

Si les forces révolutionnaires l'emportent complètement, ils lui faudrait des représentants pour diriger le pays. Mais qui a la légitimité de les représenter ? L'UGTT, divisée, dont la direction a longtemps soutenu Ben Ali (et cette direction est toujours en place) et qui est censée défendre des demandes SOCIALES et non pas exercer des responsabilités politiques. L'Ordre des avocats, qui est une organisation professionnelle qui doit défendre les intérêts des avocats et une justice libre (et donc ne devrait pas porter des demandes politiques) [à noter que certains membres de l'Ordre des avocats sont membres de partis politiques, comme c'est le cas de Chokri Belaïd, membre du CPR]. Ou encore les partis politiques, qui sont pour certains déjà mouillés avec Ben Ali, pour d'autres impliqués dans le gouvernement de transition, et pour ceux qui restent soit dans "front du 14 janvier", soit en dehors de toute alliance.



Si par contre on laisse le pays aux forces du gouvernement qui vont leur changer de leur plein gré et à leur rythme, nous ne sommes pas du tout sûrs d'arriver à bon port. Ce point de vue est déjà largement défendu par les uns et par les autres et je ne m'étalerai pas longtemps dessus. Le risque, en somme, est le retour de la dictature sous divers masques et par divers moyens.



Globalement 2 structures se réclament des forces révolutionnaires :

- le front du 14 janvier ne représente pas la révolution et devrait changer de nom : il s'agit d'une alliance politique qui regroupe une frange des partis d'opposition, tous de gauche, et certaines organisations professionnelles et syndicales. Il est dangereux de dire que les agriculteurs, les patrons, les étudiants, les citoyens ayant des convictions de droite, etc... sont exclus de représenter la révolution, et ce indépendamment des organisations qui les avaient représentés auparavant (et qui étaient pour la plupart proches de Ben Ali)

- le conseil de la protection de la révolution, qui se retrouvent dans la même situation mais avec une coloration moins politique (dans le sens : ses membres ne veulent pas avoir le pouvoir dans de prochaines élections). Ahmed Mestiri n'est pas plus légitime que n'importe quel autre citoyen. Lui qui avait pris sa retraite politique en 1989 n'était pas un opposant farouche de Ben Ali (sans être pour lui) et ne peut représenter une révolution de jeunes, eu égard à son âge (86 ans). 

Pouvoir et contre-pouvoir


Pour moi, il est clair qu'il faut un gouvernement de transition et un contre-pouvoir qui englobe tous les mouvements qui contestent l'action du gouvernement Ghannouchi, avec les conditions suivantes :


* le contre-pouvoir ne doit pas s'approprier la révolution, les noms sont importants, et on ne devrait pas leur permettre de s'appeler "14-Janvier" ou "conseil de la révolution". De toutes les façons, ils ne peuvent faire l'unanimité au sein du peuple et on part du principe qu'une révolution sans leader ne peut être incarnée par personne ni aucune organisation

* le contre-pouvoir devrait critiquer le gouvernement avec nuance et discernement (au lieu de tirer sur tout ce qui bouge). Il doit préserver l'arme de la dissolution immédiate du gouvernement aux situations extrêmes où il est clairement avéré que le gouvernement ne veut pas du bien pour le pays et pour la révolution. L'utilisation des termes incendiaires devrait se faire avec parcimonie parce que l'objectif des Tunisiens n'est pas de faire tomber Untel ou Untel, mais bel et bien transformer le pays et la façon de faire la politique.



* le contre-pouvoir ne devrait pas chercher sa légitimité auprès du pouvoir intérimaire ! Le conseil de la protection de la révolution avait demandé un décret de Mebazaa pour se constituer, indiquant - si j'interprète bien - qu'il cherche des pouvoirs exécutifs qu'il veut exécuter en parallèle du gouvernement de transition.

* le contre-pouvoir ne devrait pas mélanger les demandes politiques pour la période de transition avec les demandes sociales et économiques qui doivent se faire dans un climat démocratique. Exemple : ce n'est pas au gouvernement de transition de revenir sur la politique de privatisation. Cette décision doit être prise après un débat national, dans un climat démocratique et avec la participation de toutes les composantes nationales, y compris les patrons. L'UGTT veut gagner du terrain aujourd'hui, difficilement récupérable demain, mais est-ce vraiment dans le sens du bien-être de la nation dans son ensemble ?

* le contre-pouvoir devrait faire des demandes constructives et les soumettre aux autorités compétentes : justice (c'est le cas par exemple de juger Ghannouchi sur certaines privatisations douteuses et que rien n'empêche de commencer alors qu'il est encore à son poste de Premier Ministre), les commissions d'enquête (sur la répression de la Casbah, par exemple) et au besoin, au gouvernement provisoire en direct pour demander des réformes ou pour accélérer certaines actions


Le temps de l'obéissance aveugle et des applaudissements gratuits est révolu, personne ne jettera de fleurs à ce gouvernement et ses membres sont les premiers à le savoir. Mais aussi, le temps de la résistance farouche, celle qui tirait sa légitimité du devoir de lutter contre la dictature, est aussi révolu. On pouvait manquer de discernement, juger approximativement, faire des exagérations non justifiées. Tout ça est maintenant derrière nous. Maintenant il faut faire de la politique et c'est la moindre des choses que l'on attend des gens qui occupent le devant de la scène.

2 commentaires:

  1. le savoir est un pouvoir et le bon pouvoir est un contre-pouvoir

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